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André Navarra, violoncelle

Navarra

Qui aurait su écrire la destinée d’André Navarra lorsqu’il nait dans une famille toulousaine modeste le 11 novembre 1911 ? Son père est fort des halles au lever du jour et contrebassiste l’après-midi au grand café « les Américains ». Quelle intuition prémonitoire amène son oncle Michel à lui confier un « violoncelle trois-quarts » pour son 7ème anniversaire ? L’enfant triste et renfermé y transfère spontanément son ardeur et sa passion. Elles ne le quitteront plus jusqu’à son décès au milieu de ses élèves, à Sienne le 31 juillet 1988.

Premier prix à l’unanimité au Conservatoire de Paris à l’âge de 13 ans, il mène son début de vie comme un boxeur ascète, refusant toute distraction qui l’éloignerait de son instrument. Ne loue-t-il pas un studio au-dessus d’un garage pour pouvoir s’exercer la nuit sans déranger les voisins ? Il a à peine 20 ans lorsque s’engage pour lui une carrière de soliste qui le conduit à travers toute l’Europe, interprétant tous les concertos du répertoire avec les plus grands orchestres. Au concours international de Vienne en 1937, il remporte le premier prix. La guerre dresse un obstacle temporaire à cette ascension. Au contraire de certains de ses collègues, il refuse toute forme de collaboration et se retranche derrière le pupitre d’un simple musicien de l’Opéra de Paris. Mais, dès 1945, on peut de nouveau l’entendre dans toutes les capitales sous la direction de chefs comme Munch, Paray, Barbirolli, puis Mehta, Ristenpart ou Ančerl.

Commence pour lui en parallèle une seconde carrière, celle de pédagogue, à Paris, Sienne, Saint-Jean-de-Luz, Nice, Londres, Vienne, Sion, Detmold. Sa maîtrise de l’archet est unique, il l’a empruntée aux violonistes. Elle révolutionne la technique de l’instrument, apportant à la fois rondeur, sensibilité et force. Il mène de front ses deux vies de professeur et d’interprète. Elles s’enrichissent mutuellement, comme en donne une preuve éclatante le récent coffret paru chez Fondamenta. Il aborde tous les répertoires avec la même passion : les contemporains comme Jolivet ou Schmitt, les classiques comme Bach, Boccherini ou Haydn, les romantiques comme Dvorak, Brahms, Schumann, Bruch ou Bloch, les compositeurs du début du 20ème siècle tels que Prokofiev , Kodaly ou Martinu.

Lorsqu’il s’éteint, sous le soleil de Toscane qu’il affectionnait tant, il lègue en héritage une école de violoncelle unique au monde, dont on reconnaît encore la technique et le phrasé chez ses interprètes, depuis Heinrich Schiff, Frédéric Lodéon, Philippe Muller, Roland Pidoux, Marcel Bardon, René Bénédetti, Anne Gastinel, Valentin Erben, Dominique de Williencourt, Marcio Carneiro, Yvan Chiffoleau, Christophe Coin jusqu’à Gautier Capuçon, Yan Levionnois, Taeguk Mun, Xavier Phillips, Victor Julien-Laferrière ou Bruno Philippe. En dépit de cette énergie de tous les instants, André Navarra laisse l’image d’un homme chaleureux et simple, capable, à la suite de journées entières en tête-à-tête avec son ami intime le violoncelle, de convier ses élèves à des « spaghettis parties » aussi improvisées que joyeuses. Pablo Casals, qui appréciait le non-conformisme d’André Navarra, le voyant un jour s’approcher lors d’un concours à Mexico, lança : « Ah, vous voilà André ! Celui qui ne vient jamais à mes invitations ! Je pensais qu’il me craignait mais non, il n’aime que son violoncelle ! »